Le journal · Nootropique
Productivité : pourquoi la volonté ne suffit pas, et ce qui marche à la place
En 1998, dans un laboratoire de l’université Case Western, Roy Baumeister installe des étudiants affamés devant deux assiettes. Dans l’une, des cookies au chocolat tout juste sortis du four, dont l’odeur remplit la pièce. Dans l’autre, des radis. Certains ont le droit de manger les cookies ; d’autres doivent se contenter des radis, sans toucher au reste. Puis on leur donne des casse-tête insolubles. Ceux qui ont mangé les cookies cherchent en moyenne 19 minutes avant d’abandonner. Ceux qui ont résisté devant les radis abandonnent au bout de 8.
De cette expérience est née l’une des idées les plus populaires de la psychologie : la volonté serait un muscle, qui se fatigue quand on s’en sert. Elle a nourri des centaines d’études, des best-sellers, et la plupart des conseils de productivité qu’on lit encore. Elle a aussi un problème. Et ce problème ouvre une meilleure piste que celle qu’on vous vend : la volonté ne suffit pas, et ceux qui semblent en avoir le plus sont ceux qui s’en servent le moins.
Le muscle de la volonté n’a pas résisté à la réplication
En 2016, Martin Hagger et Nikos Chatzisarantis ont coordonné ce que la psychologie fait de plus rigoureux : une réplication préenregistrée, menée en même temps dans 23 laboratoires, sur 2 141 participants, avec un protocole fixé à l’avance. Résultat publié dans Perspectives on Psychological Science : un effet d’épuisement de la volonté proche de zéro. D’autres chercheurs, Baumeister compris, ont contesté le choix de la tâche ; le débat n’est pas clos. Mais l’idée d’un réservoir qui se vide à chaque tentation n’est plus le socle solide qu’on présentait.

Ce qui est intéressant n’est pas que la théorie soit fragile. C’est que, même si le muscle existait, il resterait un mauvais plan. Compter sur sa volonté, c’est accepter de livrer bataille chaque matin contre le lit, chaque après-midi contre le téléphone, chaque soir contre la série suivante. On gagne parfois. On perd assez souvent pour finir par conclure qu’on manque de caractère.
Ceux qui « ont de la volonté » s’en servent moins que les autres
En 2012, Wilhelm Hofmann, Roy Baumeister, Georg Förster et Kathleen Vohs ont équipé 205 adultes d’un boîtier qui les sonnait au hasard pendant une semaine, pour leur demander ce qu’ils désiraient à cet instant, s’ils y résistaient, et s’ils cédaient. Plus de 7 800 relevés de la vie réelle, publiés dans le Journal of Personality and Social Psychology. Le résultat le plus repris est contre-intuitif : les personnes qui obtenaient les meilleurs scores de maîtrise de soi ne résistaient pas plus souvent à la tentation, elles avaient moins souvent besoin de le faire. Elles déclaraient moins de désirs problématiques et moins de conflits intérieurs à arbitrer.
Trois ans plus tard, Brian Galla et Angela Duckworth ont prolongé l’idée dans la même revue : ce qui relie la maîtrise de soi aux bons résultats, scolaires, sportifs ou de santé, passe en grande partie par des habitudes. Les gens « disciplinés » ne se battent pas mieux. Ils ont organisé leur vie pour se battre moins.

Même la plus célèbre expérience sur la volonté le disait déjà. Dans les années 1970, Walter Mischel laissait des enfants de quatre ou cinq ans seuls devant une friandise, avec la promesse d’une deuxième s’ils attendaient. Ceux qui tenaient le plus longtemps n’étaient pas ceux qui fixaient la friandise en serrant les dents : ils se couvraient les yeux, chantaient, se détournaient. Ils ne résistaient pas, ils s’éloignaient. Et le lien entre cette patience et la réussite plus tard, qui a fait la gloire du test, s’est révélé deux fois plus faible lors d’une réplication sur un échantillon plus large (Watts, Duncan et Quan, 2018), et encore réduit une fois pris en compte le milieu familial.
À retenir : la maîtrise de soi qu’on admire chez les autres est rarement une force qui résiste. C’est une organisation qui évite d’avoir à résister.
L’habitude fait le travail que la volonté promet
Une part considérable de ce que nous faisons chaque jour ne passe pas par une décision. En 2002, Wendy Wood et ses collègues ont demandé à des étudiants de noter, toutes les heures, ce qu’ils faisaient et ce qu’ils pensaient : environ 43 % de leurs actions étaient répétées presque chaque jour, au même endroit, pendant qu’ils pensaient à autre chose. Ces actions-là ne demandent plus de volonté. Elles se déclenchent.
Combien de temps faut-il pour qu’un geste devienne automatique ? Pas 21 jours, chiffre qui n’a jamais eu de source sérieuse. En 2010, Phillippa Lally, à l’University College de Londres, a suivi 96 volontaires qui voulaient installer une habitude simple, comme manger un fruit au déjeuner ou courir quinze minutes avant le dîner. Il a fallu en médiane 66 jours pour que le geste atteigne son niveau d’automatisme, avec des écarts de 18 à 254 jours selon les personnes et les gestes. Et rater un jour ne remettait pas le compteur à zéro.

C’est une bonne nouvelle déguisée. Deux mois, c’est long si l’on compte sur la volonté pour tenir chaque jour. C’est court si l’on s’arrange pour que chaque jour coûte un peu moins que le précédent.
Ce qui marche à la place
Changer le décor plutôt que soi. Faire comme les enfants de Mischel : mettre de la distance entre soi et la tentation, et rapprocher ce qu’on veut faire. Le téléphone qui charge dans une autre pièce, le livre posé sur l’oreiller, les affaires de sport prêtes la veille. Chaque obstacle retiré est une décision de moins à prendre.
Décider une fois, sous la forme « si… alors… ». Le psychologue Peter Gollwitzer appelle ça une intention de mise en œuvre : non pas « je vais travailler plus », mais « quand je pose mon café sur le bureau, j’ouvre le document du projet ». En 2006, avec Paschal Sheeran, il a regroupé 94 tests de cette méthode : un effet moyen à fort sur le passage à l’acte, nettement supérieur à celui d’une bonne résolution.
Commencer petit, et au même endroit. L’habitude naît de la répétition dans le même contexte, pas de l’intensité du premier jour. Dix minutes chaque matin à la même table valent mieux que trois heures le dimanche. C’est l’idée que nous développons dans pourquoi les plus performants optimisent leur matin, et appliquée au travail dans le deep work qui commence avant le premier mail.
Protéger ce qui rend l’effort possible. Le sommeil, la lumière, le mouvement : ce sont eux qui décident de l’énergie avec laquelle on aborde la journée, bien avant la volonté. Nous les avons classés par niveau de preuve dans le biohacking du cerveau, version sérieuse.
Vous n’avez pas un problème de volonté
Si vous avez lu jusqu’ici, il y a des chances que vous vous soyez déjà reproché de manquer de volonté. De ne pas tenir vos résolutions, de remettre au lendemain le projet qui compte, de regarder les autres avancer pendant que vous restez au même endroit. La recherche des vingt dernières années dit autre chose : vous n’êtes probablement pas plus faible que ceux que vous admirez. Ils ont seulement moins de batailles à livrer.
Ce n’est pas un défaut de caractère qu’il faut corriger, c’est un décor qu’il faut changer. Et changer un décor ne demande pas une volonté de fer. Ça demande l’élan d’un seul premier geste, puis le suivant, au même endroit, jusqu’à ce qu’il se fasse tout seul.
Sources
- Baumeister R. F. et al., « Ego depletion: is the active self a limited resource? », Journal of Personality and Social Psychology, 74(5), 1998
- Hagger M. S. et al., « A multilab preregistered replication of the ego-depletion effect », Perspectives on Psychological Science, 11(4), 2016
- Hofmann W., Baumeister R. F., Förster G., Vohs K. D., « Everyday temptations: an experience sampling study of desire, conflict, and self-control », Journal of Personality and Social Psychology, 102(6), 2012
- Galla B. M., Duckworth A. L., « More than resisting temptation: beneficial habits mediate the relationship between self-control and positive life outcomes », Journal of Personality and Social Psychology, 109(3), 2015
- Mischel W., Ebbesen E. B., Zeiss A. R., « Cognitive and attentional mechanisms in delay of gratification », Journal of Personality and Social Psychology, 21(2), 1972
- Watts T. W., Duncan G. J., Quan H., « Revisiting the marshmallow test », Psychological Science, 29(7), 2018
- Wood W., Quinn J. M., Kashy D. A., « Habits in everyday life: thought, emotion, and action », Journal of Personality and Social Psychology, 83(6), 2002
- Lally P. et al., « How are habits formed: modelling habit formation in the real world », European Journal of Social Psychology, 40(6), 2010
- Gollwitzer P. M., Sheeran P., « Implementation intentions and goal achievement: a meta-analysis of effects and processes », Advances in Experimental Social Psychology, 38, 2006
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