Le journal · Biohacking
Biohacking du cerveau : la version sérieuse, sans gadgets
En janvier 2016, la Federal Trade Commission américaine a fait payer 2 millions de dollars à Lumos Labs, l’éditeur de Lumosity. L’application promettait que dix à quinze minutes de jeux, trois ou quatre fois par semaine, aideraient à mieux travailler, mieux étudier, et à repousser le déclin lié à l’âge. Le régulateur a constaté que l’entreprise n’avait pas les preuves de ce qu’elle vendait. Lumosity était alors l’un des produits de « biohacking du cerveau » les plus téléchargés au monde.
Dix ans plus tard, le rayon a grossi : bandeaux qui envoient du courant dans le front, bagues qui notent le sommeil, lunettes à lumière bleue, applications de neurofeedback. La version sérieuse du biohacking existe pourtant, et elle tient en une thèse que les vendeurs de gadgets n’aiment pas : les leviers les mieux prouvés sur le cerveau sont gratuits, ennuyeux, et ils se pratiquent, ils ne s’achètent pas. Les gadgets vendent de la mesure. Le cerveau, lui, ne change qu’avec des actes.
Ce que les gadgets promettent, et ce qu’on a mesuré
L’entraînement cérébral. En 2016, sept chercheurs menés par Daniel Simons ont passé en revue, dans Psychological Science in the Public Interest, toutes les études citées par les éditeurs de jeux cérébraux. Leur constat : on progresse aux jeux auxquels on s’entraîne, un peu aux tâches très proches, et presque pas aux tâches éloignées ni dans la vie de tous les jours. On devient bon à Lumosity. Pas forcément meilleur ailleurs.
La stimulation électrique. Les bandeaux de stimulation transcrânienne à courant continu (tDCS) se vendent en ligne pour « booster » la concentration. En 2015, Jared Horvath et ses collègues de l’université de Melbourne ont regroupé, dans Brain Stimulation, les essais d’une seule séance chez des adultes en bonne santé : sur 59 analyses, aucun effet significatif sur les fonctions cognitives étudiées. La méthode de cette synthèse a été discutée par d’autres chercheurs ; elle n’a pas été remplacée par une preuve du contraire.
Le suivi du sommeil. Ici, le problème est plus subtil, parce que l’objet ne promet rien de faux : il mesure. En 2017, Kelly Glazer Baron et ses collègues de l’université Rush, à Chicago, ont décrit dans le Journal of Clinical Sleep Medicine des patients venus consulter non pour un trouble du sommeil, mais pour leurs chiffres. Ils dormaient, mais leur bague ou leur montre disait qu’ils dormaient mal, et l’inquiétude finissait par les empêcher de dormir. Les auteurs ont nommé le phénomène orthosomnie : la quête d’un score de sommeil parfait qui devient elle-même le problème.

À retenir : un gadget n’est pas inutile parce qu’il est un gadget. Il est inutile quand il remplace l’acte qu’il prétend mesurer.
Le premier levier : le sommeil, et ce qu’il protège
De tout ce qu’on peut faire pour son cerveau, rien n’a un effet aussi vite visible que de mal dormir. En 2010, June Lim et David Dinges ont regroupé dans le Psychological Bulletin les études sur la privation de sommeil de courte durée. La fonction la plus touchée n’est pas la plus noble : c’est l’attention simple, la vigilance, la capacité à rester sur une tâche sans décrocher. Autrement dit, la base de tout le reste.
La version sérieuse du biohacking commence donc par une heure de coucher. Ce n’est pas spectaculaire, et c’est précisément pour ça qu’on la saute : rien à acheter, rien à montrer. Si vous prenez de la caféine, l’heure de la dernière prise fait partie du même réglage : l’heure à laquelle arrêter la caféine selon votre dose.
Le deuxième levier : la lumière du matin
En 2013, Kenneth Wright, à l’université du Colorado à Boulder, a emmené huit personnes camper une semaine dans les Rocheuses, sans lampe de poche ni téléphone, avec la seule lumière du soleil et du feu. Avant le départ, chez eux, sous l’éclairage électrique, leur horloge interne était en retard sur le jour. Au bout de la semaine, la sécrétion de mélatonine, qui prépare le corps à la nuit, commençait près du coucher du soleil, environ deux heures plus tôt qu’avant. Leur horloge s’était recalée sur le soleil. L’étude a été publiée dans Current Biology.

On ne part pas camper chaque semaine. Mais la leçon est utilisable dès demain : la lumière du jour, surtout le matin, est le signal qui règle l’horloge, et la lumière artificielle du soir la décale. Sortir dix minutes en début de journée coûte moins cher qu’une lampe de luminothérapie, et c’est exactement le réglage que la lampe essaie d’imiter.
Le troisième levier : bouger, pour de vrai
L’étude la plus citée sur le sujet est celle de Kirk Erickson et de ses collègues, publiée dans les PNAS en 2011. Cent vingt adultes de plus de 55 ans, tirés au sort : la moitié marchait d’un bon pas trois fois par semaine pendant un an, l’autre moitié faisait des étirements. Au bout d’un an, l’hippocampe, une région du cerveau qui joue un rôle central dans la mémoire, avait gagné environ 2 % de volume chez les marcheurs, alors qu’il continuait de diminuer chez les autres.
Ce sont des adultes plus âgés, et un volume n’est pas une performance. Mais l’intervention coûte zéro euro, et elle a été testée contre un groupe témoin, ce qu’aucun bandeau à 300 euros ne peut dire de lui-même.
À retenir : sommeil, lumière du matin, mouvement. Les trois leviers les mieux étayés ne demandent ni appareil, ni abonnement, ni application.
Où se placent les compléments, honnêtement
Nous vendons un nootropique, il serait donc commode d’écrire qu’il est le quatrième levier. Il ne l’est pas, ou plutôt il vient après. Un complément ne rattrape pas une nuit de cinq heures, ne remplace pas la lumière du matin et ne fait pas marcher à votre place. Ce qu’il peut faire, c’est s’ajouter à une base qui tient, à une dose qu’on connaît et qu’on additionne avec le reste. Nous avons écrit comment construire son stack nootropique sans surenchère, et comment choisir un nootropique étiquette en main.

Le vrai hack : rendre l’action moins chère
Le mot hack vient de l’informatique : un raccourci astucieux qui fait faire à un système ce qu’il ne faisait pas. Le biohacking a gardé le mot et oublié l’idée. Il empile des mesures sur un corps qu’on ne change pas.
Le seul raccourci qui marche vraiment avec le cerveau humain est de rendre le bon geste moins coûteux que le mauvais. Le téléphone qui charge dans une autre pièce. Les chaussures devant la porte. Les rideaux ouverts la veille pour que la lumière entre seule. Rien de tout ça ne mesure quoi que ce soit, et tout ça change ce que vous ferez demain matin.
C’est ce qui distingue ceux qui avancent de ceux qui regardent les autres avancer. Les premiers n’ont pas plus de données sur eux-mêmes. Ils ont moins d’obstacles entre l’idée et le geste. Le reste, nous l’avons développé dans pourquoi la volonté ne suffit pas.
Sources
- Federal Trade Commission, « Lumosity to Pay $2 Million to Settle FTC Deceptive Advertising Charges », 5 janvier 2016
- Simons D. J. et al., « Do “Brain-Training” Programs Work? », Psychological Science in the Public Interest, 17(3), 2016
- Horvath J. C., Forte J. D., Carter O., « Quantitative Review Finds No Evidence of Cognitive Effects in Healthy Populations From Single-session tDCS », Brain Stimulation, 8(3), 2015
- Baron K. G. et al., « Orthosomnia: Are Some Patients Taking the Quantified Self Too Far? », Journal of Clinical Sleep Medicine, 13(2), 2017
- Lim J., Dinges D. F., « A meta-analysis of the impact of short-term sleep deprivation on cognitive variables », Psychological Bulletin, 136(3), 2010
- Wright K. P. et al., « Entrainment of the human circadian clock to the natural light-dark cycle », Current Biology, 23(16), 2013
- Erickson K. I. et al., « Exercise training increases size of hippocampus and improves memory », PNAS, 108(7), 2011
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