Le journal · Matin
Pourquoi les plus performants optimisent leur matin, pas leur soirée
En 1958, George Plimpton demande à Ernest Hemingway, pour The Paris Review, comment il travaille. La réponse tient en trois phrases : « Quand je travaille à un livre ou à une nouvelle, j’écris chaque matin, dès que possible après les premières lueurs. Il n’y a personne pour vous déranger, il fait frais ou froid, et vous venez à votre travail et vous vous réchauffez en écrivant. » On retient d’habitude la première. C’est la deuxième qui compte : il n’y a personne pour vous déranger.
Hemingway ne dit pas que le matin rend plus intelligent. Il dit que c’est l’heure où personne n’a encore rien réclamé. Et c’est exactement l’inverse de ce que la plupart d’entre nous essayons de faire : rattraper sa vie le soir, à 23 h 40, quand la journée a déjà tout pris. Ceux qui avancent optimisent leur matin, pas leur soirée. Non parce que le matin serait magique, mais parce que c’est la seule heure de la journée qui ne leur a pas encore été prise.
La soirée est une heure déjà dépensée
Le scénario est connu. La journée a appartenu au travail, aux cours, aux messages, aux autres. Vers 22 h, enfin, un peu de temps à soi. On se promet d’en faire quelque chose : lire, apprendre, avancer sur le projet. Et on se retrouve à 1 h du matin devant un écran, sans avoir rien fait de tout ça, mais sans avoir non plus envie de dormir, parce que dormir reviendrait à rendre la seule heure qu’on avait.
Ce comportement a un nom depuis 2014. Une équipe de l’université d’Utrecht, menée par Floor Kroese, l’a appelé bedtime procrastination : ne pas aller se coucher à l’heure prévue alors que rien d’extérieur ne l’empêche. Dans leur enquête, publiée dans Frontiers in Psychology, ce report du coucher est associé à moins d’heures de sommeil et à plus de fatigue dans la journée. La soirée qu’on croit gagner est empruntée au lendemain matin.
Le prix de cet emprunt est mesuré depuis longtemps, et il a une particularité cruelle : on ne le sent pas. En 2003, Hans Van Dongen et David Dinges, à l’université de Pennsylvanie, ont limité le sommeil de 48 adultes à 8, 6 ou 4 heures par nuit pendant quatorze jours. Les performances d’attention des groupes 6 et 4 heures se sont dégradées un peu plus chaque jour, sans palier. Mais quand on demandait aux participants comment ils se sentaient, leur somnolence ne montait presque plus après les premiers jours. Les chercheurs le notent : ils étaient en grande partie inconscients du déficit qui s’accumulait.

C’est toute la différence entre les deux bouts de la journée. Prendre une heure au soir, c’est la prendre à son sommeil, et payer le lendemain une facture qu’on ne voit pas. Prendre une heure au matin, c’est la prendre à… personne. À condition de s’être couché.
À retenir : l’heure qu’on gagne le soir sort presque toujours du sommeil. L’heure qu’on gagne le matin sort d’un temps que personne n’a encore occupé.
Le matin n’est pas magique : il est vide
Il faut ici se méfier du discours qui fait du réveil à 5 h une vertu. Il ne tient pas devant la biologie. Le chercheur allemand Till Roenneberg, qui a recueilli les horaires de sommeil de dizaines de milliers de personnes, a montré que le chronotype, l’heure à laquelle notre horloge interne nous fait dormir, varie fortement d’un individu à l’autre, en partie par héritage, et qu’il change avec l’âge. Il est le plus tardif de toute la vie vers la fin de l’adolescence et le début de la vingtaine. À 17 ans, ne pas réussir à se lever à 5 h n’est pas un défaut de caractère. C’est une horloge.
La preuve que le matin n’a rien de sacré, Mason Currey la donne dans Daily Rituals, son recueil des emplois du temps de 161 créateurs. On y trouve Franz Kafka. Employé d’une compagnie d’assurances à Prague, il décrit sa journée dans une lettre de 1912 à Felice Bauer : le bureau jusqu’à 14 h ou 14 h 30, le déjeuner, une sieste jusqu’à 19 h 30, puis l’écriture à partir de 22 h 30, jusqu’à 1, 2 ou 3 heures du matin. Kafka n’écrivait pas le matin, parce que son matin appartenait à la compagnie d’assurances. Il écrivait dans la seule heure que personne ne lui réclamait.

Hemingway et Kafka ne se contredisent pas. Ils disent la même chose à deux heures différentes. Ce qui compte n’est pas l’aube : c’est l’heure vide. Seulement, pour l’immense majorité des gens qui ont un employeur, des cours, des enfants ou un téléphone, cette heure vide n’existe plus qu’à un endroit. Le soir, elle a été remplie par la journée. Le matin, elle n’a pas encore été remplie. Kafka écrivait la nuit, et sa correspondance raconte aussi un homme épuisé.
Le premier geste décide à qui appartient la matinée
Une heure vide ne le reste pas longtemps. Il suffit d’un écran. La psychologue Gloria Mark, de l’université de Californie à Irvine, mesure depuis 2004 combien de temps les gens restent sur un même écran avant de basculer ailleurs : deux minutes et demie à ses débuts, 47 secondes en moyenne dans ses mesures récentes, rapportées dans son livre Attention Span (2023).
Ouvrir son téléphone en premier, c’est donner sa première heure à tous ceux qui ont publié quelque chose pendant la nuit. On se réveille et, avant d’avoir fait quoi que ce soit de sa propre journée, on regarde d’autres gens vivre la leur : celui qui lance son projet, celle qui part, ceux qui bougent. C’est la sensation que des millions de gens connaissent sans la nommer, celle de regarder sa vie passer depuis le bord. Elle commence souvent là, dans les cinq premières minutes, allongé.
La chorégraphe américaine Twyla Tharp a écrit la phrase la plus utile sur ce sujet. Dans The Creative Habit (2003), elle raconte son matin : réveil à 5 h 30, tenue de sport, un taxi jusqu’à sa salle de la Première Avenue, deux heures d’entraînement. Puis elle précise : le rituel, ce n’est pas l’entraînement. Le rituel, c’est le taxi. Au moment où elle donne l’adresse au chauffeur, c’est fait. Tout ce qui suit découle de ce premier geste, qui ne demande presque rien.
Voilà ce que les plus performants optimisent vraiment. Pas des heures de matin héroïques : le premier geste. Le choix de ce qui entre en premier dans la tête, et de ce qui en sort en premier, une ligne écrite, une page lue, un pas dehors, avant que le monde n’ait eu le temps d’exiger quoi que ce soit.
À retenir : la matinée appartient à ce qui entre en premier. Un fil d’actualité la donne aux autres ; un geste choisi la vous laisse.
Ce que font, concrètement, ceux qui ont une longueur d’avance
Rien de ce qui suit ne demande de se lever à 5 h. Tout tient dans l’ordre des choses.

Ils protègent le soir pour protéger le matin. Le matin se prépare la veille, en se couchant. C’est la leçon de Van Dongen : le sommeil qu’on rogne ne se sent pas, il se paie. L’heure du coucher n’est pas une contrainte d’enfant, c’est l’investissement qui rend la première heure utilisable. Si vous prenez de la caféine, l’heure de la dernière prise compte autant que celle du coucher : jusqu’à quelle heure en consommer pour ne pas raccourcir la nuit.
Ils décident la veille de ce que sera la première heure. Une seule chose, écrite. Au réveil, il n’y a plus de décision à prendre, donc plus de négociation possible. C’est le principe du taxi de Tharp : le geste est choisi d’avance, on n’a plus qu’à le faire.
Ils produisent avant de consommer. Une ligne écrite avant le premier message lu. C’est l’idée que développe notre article sur le deep work qui commence avant le premier mail : ce qui entre en premier dans la journée fixe l’agenda de tout le reste.
Ils ne comptent pas sur la volonté. À 7 h, la volonté est un mauvais pari. Ce qui marche, c’est l’environnement : le téléphone qui charge dans une autre pièce, le carnet ouvert sur la table, les chaussures devant la porte. La recherche sur l’autocontrôle dit la même chose, et nous l’avons détaillée dans pourquoi la volonté ne suffit pas.
Ils respectent leur horloge. Un chronotype tardif n’empêche rien : il déplace l’heure vide. Si votre corps se réveille à 8 h, votre première heure est 8 h. L’important est qu’elle soit à vous avant d’être à quelqu’un d’autre.
Le soir sert à finir. Le matin sert à commencer.
Il y a une asymétrie simple derrière tout ça. Le soir, on fait le compte de ce qui n’a pas été fait ; c’est l’heure des regrets et des promesses. Le matin, rien n’a encore raté ; c’est l’heure où l’on peut encore décider que la journée ira quelque part. Les gens qui ont toujours un coup d’avance, ceux qu’on décrit dans l’avantage invisible, n’ont pas plus d’heures que les autres. Ils ont simplement pris la première avant qu’on la leur prenne.
Hemingway avait raison sur un point qui dépasse l’écriture. Le matin, il n’y a personne pour vous déranger. Ce qui veut dire aussi qu’il n’y a personne pour le faire à votre place.
Sources
- Plimpton G., « Ernest Hemingway, The Art of Fiction No. 21 », The Paris Review, n° 18, printemps 1958 (citation traduite par nous)
- Kroese F. M. et al., « Bedtime procrastination: introducing a new area of procrastination », Frontiers in Psychology, 2014
- Van Dongen H. P. A., Maislin G., Mullington J. M., Dinges D. F., « The cumulative cost of additional wakefulness », Sleep, 26(2), 2003, p. 117-126
- Roenneberg T. et al., « A marker for the end of adolescence », Current Biology, 14(24), 2004 ; Roenneberg T., Internal Time, Harvard University Press, 2012
- Currey M., Daily Rituals: How Artists Work, Knopf, 2013 (lettre de Kafka à Felice Bauer, 1er novembre 1912)
- Mark G., Attention Span, Hanover Square Press, 2023
- Tharp T., The Creative Habit, Simon & Schuster, 2003
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