Le journal · Limitless
Limitless existe-t-il ? Ce que la science dit vraiment de la pilule du film
Dans Limitless (Neil Burger, 2011), Eddie Morra est un écrivain qui n’écrit pas. Contrat signé, livre jamais commencé, appartement en désordre, compagne qui s’en va. Puis un ancien beau-frère lui tend une petite pilule transparente et une phrase : « Tu sais, on dit qu’on n’utilise que 20 % de notre cerveau. Ça, ça te donne accès à tout. » Quelques jours plus tard, le livre est écrit.
Le film a quinze ans et la question qu’il pose revient chaque semaine dans les moteurs de recherche : est-ce que la pilule existe ? La réponse courte est non. La réponse longue est plus intéressante, parce que des molécules réelles ont été testées exactement pour ça, sur des gens en bonne santé, en double aveugle. Ce qu’elles font est plus petit que le NZT-48, et plus étrange. Et ce que le film montre de vrai n’est pas dans la pilule.
La prémisse est fausse : il n’y a pas de 80 % qui dorment
Le film repose sur une idée qu’on attribue tour à tour à Einstein et à « la science » : nous n’utiliserions qu’une fraction de notre cerveau. Le chiffre varie, 10 % le plus souvent, 20 % dans le film. Il n’a jamais eu de source. Le psychologue Barry Beyerstein a consacré un chapitre entier à remonter sa généalogie dans Mind Myths (1999) : des citations déformées de psychologues du début du XXe siècle, reprises par la littérature de développement personnel, jamais par un laboratoire.
Le meilleur argument contre le mythe est une question de budget. Le cerveau représente environ 2 % de la masse du corps et consomme environ 20 % de son énergie au repos, comme l’ont rappelé Marcus Raichle et Debra Gusnard dans les PNAS en 2002. Aucun organisme ne garde allumé, à ce prix, un organe dont il n’utiliserait qu’un dixième. L’imagerie le confirme : sur une journée, toutes les régions servent, pas en même temps, mais toutes.

Il n’y a donc pas de réserve cachée à déverrouiller. S’il existe une pilule qui aide, elle ne peut pas allumer ce qui est éteint. Elle ne peut que changer la façon dont ce qui tourne déjà tourne.
Le modafinil, la molécule à laquelle tout le monde pense
Le modafinil est un médicament de l’éveil, prescrit contre la narcolepsie. C’est lui que les articles sur Limitless citent presque tous, et c’est aussi la molécule la mieux étudiée chez des gens qui n’en ont pas besoin médicalement.
En 2015, Ruairidh Battleday et Anna-Katharine Brem, des universités d’Oxford et de Harvard, ont rassemblé dans European Neuropsychopharmacology les 24 études publiées entre 1990 et 2014 sur le modafinil chez des adultes en bonne santé, non privés de sommeil. Leur conclusion est plus nuancée que les titres de presse qui l’ont reprise. Sur les tâches simples, peu ou pas d’effet. Sur la mémoire de travail et la flexibilité mentale, pas de différence. Sur la planification et la prise de décision, un effet, d’autant plus régulier que la tâche est longue et complexe.
Autrement dit : pas un cerveau neuf, un léger avantage sur certaines tâches longues. Et un médicament qui n’est pas un bonbon. En 2010, l’Agence européenne du médicament a recommandé de restreindre son usage à la narcolepsie, après avoir réévalué ses effets indésirables, notamment des réactions cutanées et psychiatriques graves. En France, il ne se délivre que sur ordonnance.
À retenir : la molécule « de Limitless » existe, elle s’appelle un médicament, et la meilleure synthèse disponible lui trouve un avantage limité à certaines tâches complexes. Rien qui ressemble à écrire un livre en quelques jours.
Les stimulants de prescription : se sentir meilleur sans l’être
L’autre famille à laquelle on pense est celle des stimulants prescrits dans le trouble du déficit de l’attention, le méthylphénidate (la Ritaline) et les sels d’amphétamine (l’Adderall, vendu aux États-Unis). En 2008, la revue Nature a interrogé ses lecteurs, de façon informelle : sur environ 1 400 répondants dans 60 pays, un sur cinq disait avoir déjà pris un médicament pour améliorer sa concentration ou sa mémoire sans raison médicale. Le méthylphénidate arrivait en tête, devant le modafinil.
Que font ces molécules chez quelqu’un qui n’a pas de trouble de l’attention ? L’équipe de Martha Farah, à l’université de Pennsylvanie, a posé la question proprement. Dans un essai en double aveugle contre placebo publié dans Neuropharmacology en 2013, Irena Ilieva, Joseph Boland et Martha Farah ont donné des sels d’amphétamine à de jeunes adultes en bonne santé et mesuré treize capacités : mémoire, mémoire de travail, contrôle de soi, créativité, intelligence, résultats scolaires. Résultat : peu ou pas d’effet sur les performances. Mais les participants, eux, se jugeaient meilleurs quand ils avaient reçu la molécule.

Deux ans plus tard, une méta-analyse de la même équipe, dans le Journal of Cognitive Neuroscience, a regroupé 48 études et 1 409 participants en bonne santé : des effets faibles sur le contrôle de soi et la mémoire de travail, un peu plus nets sur la mémoire à long terme, rien qui transforme une personne. Ces molécules ne sont pas anodines non plus : en France, le méthylphénidate relève de la réglementation des stupéfiants.
Voilà donc ce que la science dit de la pilule du film, en une phrase : les molécules réelles donnent un petit avantage sur certaines tâches, avec un coût, et elles donnent surtout le sentiment d’être plus capable. Pour en savoir plus sur ce qui sépare un complément d’un médicament en France, nous avons écrit où passe la ligne légale entre nootropique et médicament.

Ce que le film montre de vrai
Revoyez la première demi-heure. Avant les cours de la Bourse, avant les costumes, la première chose que fait Eddie sous NZT n’a rien de surhumain. Il range son appartement. Il ouvre le fichier du livre. Il écrit la première page, puis la suivante. Il fait, en somme, ce qu’il savait déjà faire et qu’il ne faisait pas.
C’est pour cette scène que le film parle à tant de gens, et pas pour le cours de l’action. Eddie n’est pas idiot au début du film. Il est arrêté. Il regarde sa vie passer depuis le bord : le livre qu’il n’écrit pas, les autres qui avancent, la porte qui se ferme. La pilule du film est une métaphore de ce qui lui manque, et ce qui lui manque n’est pas de l’intelligence. C’est l’élan.
L’essai de Farah dit quelque chose de troublant à ce sujet. Si la principale chose que changent les stimulants est la confiance qu’on a dans ses propres capacités, alors ce que les gens cherchent dans la pilule de Limitless n’est peut-être pas un cerveau plus puissant. C’est la permission de commencer. Et celle-là ne se délivre sur aucune ordonnance.
À retenir : Limitless n’existe pas en pharmacie. Le geste d’Eddie, lui, existe : ranger, ouvrir le fichier, écrire la première page. C’est la seule partie du film qu’on peut reproduire dès demain.
Pourquoi la question reviendra toujours
Il y aura d’autres molécules, d’autres films, d’autres fils de discussion promettant le NZT réel. La question reviendra parce qu’elle exprime quelque chose de juste : le sentiment que l’on vaut plus que ce qu’on montre, et qu’il manque une seule chose pour que ça se voie. Ce sentiment n’a pas tort. Il se trompe seulement d’endroit en cherchant la réponse dans un flacon.
La science n’a pas trouvé la pilule. Elle a trouvé, en creux, ce que la pilule promet : non pas plus de cerveau, mais moins d’hésitation. Ceux qui ont l’air d’avoir pris du NZT, dans la vie réelle, n’ont généralement rien pris. Ils ont commencé avant d’être prêts, et ils ont continué. Nous l’avons raconté dans l’avantage invisible, et ce qu’il en reste de concret tient dans la première heure de la journée.
Sources
- Agence européenne du médicament, réévaluation du modafinil (referral), 2010
- Limitless, réalisé par Neil Burger, 2011, d’après le roman d’Alan Glynn, The Dark Fields, 2001 (dialogue traduit par nous)
- Beyerstein B. L., « Whence cometh the myth that we only use 10 % of our brains? », in Della Sala S. (dir.), Mind Myths, Wiley, 1999
- Raichle M. E., Gusnard D. A., « Appraising the brain’s energy budget », PNAS, 99(16), 2002
- Battleday R. M., Brem A.-K., « Modafinil for cognitive neuroenhancement in healthy non-sleep-deprived subjects: a systematic review », European Neuropsychopharmacology, 2015
- Maher B., « Poll results: look who’s doping », Nature, 452, 2008
- Ilieva I., Boland J., Farah M. J., « Objective and subjective cognitive enhancing effects of mixed amphetamine salts in healthy people », Neuropharmacology, 64, 2013
- Ilieva I. P., Hook C. J., Farah M. J., « Prescription stimulants’ effects on healthy inhibitory control, working memory, and episodic memory: a meta-analysis », Journal of Cognitive Neuroscience, 27(6), 2015
Le journal TROPIK est écrit par la marque qui vend Zénith, un complément alimentaire en vente libre.
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